Thierry – Société – 106 mars

C’est l’histoire d’une société qui tousse
ça lui gratte la gorge et lui pique le nez
partout dans ses rues ça grouille de globules rouges à drapeaux
sur lesquels des casques bleus crachent leur fumée
on ne peut pas dire qu’il soit trop tôt
mais il se passe enfin quelque chose, ça pousse, ça promet

c’est l’histoire d’un monde tellement contradictoire
que tous ceux qui essaient de le comprendre se tiennent le cerveau à deux mains
heureusement certains n’essaient pas et c’est tant mieux pour eux
ils ont moins mal au dos et desserrent un peu les mâchoires
ils laissent au pavé ces jeux de mains et de vilains
pour profiter de juin, des raquettes ou d’autres jeux
que pratiquent de richissimes décérébrés

c’est un pays comme les autres tenu par une poignée
qui gouverne pour une autre
ces deux là s’entendent bien
ils font leurs affaires, s’échangent des politesses
quand l’une appelle la première « son altesse » celle-ci la nomme son tribun
et ensemble elles tombent d’accord pour inventer le sort
qui s’imposera à leurs sujets

C’est l’histoire du capital hégémonique
qui malgré tout arrive à se faire aimer des masses
et même si chacun sait qu’il ne saurait être moral
ses largesses rendent tout le monde amnésique
sur les têtes voûtées il s’épanche, il jure qu’il dispensera son or
ce qu’il a à offrir est un puits sans fond aux parois étanches
et même si ce qu’il prend laisse dans son sillon de grandes crevasses
ses héritiers l’acclament à l’unisson

c’est l’histoire d’un grand nombre à la dérive
qui s’en fout et ne dit rien
mais il serait bien indélicat de le blâmer
tant il lui manque des choses pour bien juger
à commencer par la bonne perspective
on lui dit « hais », il s’exécute
ne cherche pas plus loin
ce serait épuisant
il s’en prend tout bonnement à son voisin
aux indigents, aux migrants, aux différents
il n’aime pas trop qu’on en discute

C’est l’histoire d’une nation ou plus rien ne peut faire encore l’unanimité
à commencer par ce poème
car chacun aujourd’hui est producteur de vérité
et aucune ne vaut mieux que n’importe quelle autre
si ce n’est celle qui passe en boucle à la télé
à l’heure fatiguée que l’on voue au soir à BFM
le nouveau Dieu dont la parole sur le monde se vautre

C’est l’histoire d’un meurtre abject : l’assassinat de la dignité humaine
on relègue au rang de bêtes des créatures tellement belles
qu’on ne voit plus vibrer leur âme, leurs chansons ou bien leurs maux
C’est l’histoire d’un manque d’imagination vraiment cruel
dans cette secte, personne ne voudrait faire de leurs vies la sienne
personne ne peux décrire la guerre personne ne sait ce qu’est l’enfer
mais on les y laisse quand même, au nom d’idées
dont la moins fraternelle d’entre elles s’appelle « progrès »

C’est l’histoire de sages au dessus de tout ça
qui s’en vont vivre leur vie simple sur les sommets
le cœur gonflé par leur vertu, les mains tendues vers les demains
ils baissent dignement les bras
dans leur maquis de vert vêtu ils plantent les graines de l’après
sans s’apercevoir que pour chaque fleur qui naît
un océan se meurt
que pour chaque pan de liberté qu’ils conquièrent
un pays brûle de misère
ils ne savent pas encore qu’ils se leurrent
quand ils pensent que cultiver ou se cultiver suffira
et je n’aimerais pas être celui qui le leur dira

C’est cependant l’histoire de vrais poètes et philosophes
ceux-là n’ont plus de crayons
alors ils ont ramassé des pavés
quand ils avancent de tous âges, ça a une sacrée allure
ça danse
sous la houle sanguine et noire de leurs étoffes
ils écrivent dans l’action la plus sensée des réflexions
et dans le tohu-bohu cinglant de leurs exigences
on entend souffler un vent oublié
c’est celui qui vient après
un vent chaud de printemps qui amorce le dégel

C’est l’histoire d’une loi qui n’est plus qu’un prétexte
mais ils ne se battent plus contre elle seule
ce qu’ils veulent c’est la mort de tout le reste
en finir avec la finance, ses curés et ses messes quotidiennes
la fin des erreurs indigestes
ils veulent rouvrir les portes qui se ferment
car l’on s’emmure aussi avec nos haines
dans les vapeurs lacrymogènes
qui au soir ressemblent à un brouillard qui saigne
il y a des jeunes, il y a des vieux
des filles et des femmes
un courage furieux que rien n’entame
pour que le monde un jour vive mieux

Ce n’est en fin de compte que l’histoire du monde recommencée
ou de vieux débris farcis de monnaie minimisent les rêves
en les appelant des utopies
où la fière et belle relève s’attaque aux nécroses
avec du tissu et des mots
comme sur un feu ils attisent l’osmose
celle qu’il faudrait pour un jour atteindre
la société qu’ils souhaitent et que les puissants ne font qu’éteindre

C’est l’histoire d’une société qui en est là
dos à dos elle attend
semble t-il que chacun choisisse son camp
il ne manque pas grand-chose
si ce n’est que ceux qui regardent
sans savoir
sans oser choisir
en lisant
décident enfin
d’agir

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