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Nicolas – L’âne de Buridan – 100 mars

Scène 1

À la montagne. L’Âne de Buridan se tient immobile près d’une barrière. Lacan l’observe un long moment puis se met à parler.

Lacan: Comment allez-vous ?
L’âne: Mal.
Lacan: Qu’est-ce qui vous arrive ?
L’âne: Rien.
Lacan: Vous vous tenez debout sans bouger depuis ce matin.
L’âne: Qu’est-ce que ça prouve ?
Lacan: Qu’est-ce que vous croyez que cela puisse prouver ?
L’âne: Figurez-vous que j’ai faim et soif à la fois (ou soif et faim à la fois). Je pourrais manger et boire, ou boire et manger, mais je ne peux décider par quoi commencer.
Lacan: Vous avez un blocage.
L’âne: Pas du tout.
Lacan: Chaque fois que vous devez prendre une décision, vous refusez de prendre le risque de vous tromper, par peur des représailles.
L’âne: Non. Je prends mes responsabilités.
Lacan: Vous avez peur de regarder la réalité en face.
L’âne: Au contraire, je la regarde fixement.
Lacan: Et qu’est-ce que vous voyez ?
L’âne: De l’eau et de l’avoine. De l’avoine et de l’eau.
Lacan: Quand avez-vous vu de l’eau pour la dernière fois ?
L’âne: Je ne sais pas. Je n’ai rien de spécial à dire sur le sujet.
Lacan: Vous n’avez rien de spécial à dire sur le sujet ?
L’âne: Non. Quand j’étais enfant, ma mère m’emmenait souvent près d’un ruisseau. Je suppose que c’est ce genre de choses que vous voulez m’entendre dire…
Lacan: Humm…
L’âne: Je faisais bien attention de ne pas marcher dans l’eau, mais une fois j’ai glissé. Le ruisseau faisait un coude.
Lacan: Continuez.
L’âne: Vous ne croyez quand même pas que j’aie fait exprès pour me noyer ! Enfin, maintenant que vous le dites, je n’en suis plus sûr. Peut-être n’est-ce qu’un fantasme de ma part. Je ne sais pas.

Lacan se tait.

L’âne: Ah, comme je souffre ! Est-il donc possible d’avoir si faim et si soif (ou si soif et si faim) ?
Lacan: Les fantasmes sont la clef. Vous êtes bloqué au niveau de la représentation. Que symbolise l’avoine ?
L’âne: Rien. C’est la réalité.
Lacan: L’eau vous fait penser à votre mère…
L’âne: Oui…
Lacan: Parlez-moi de votre père.
L’âne: Je n’ai rien à dire sur mon père.
Lacan: Intéressant.
L’âne: Je ne vois pas ce qu’il y a d’intéressant.
Lacan: Vous refusez de dire ce que vous pensez. C’est une information intéressante.
L’âne: Cela ne veut pas dire que je lui en veux. Je ne vois pas pourquoi ce serait le cas.
Lacan: C’est le cas de le dire.
L’âne: Comment ça ?
Lacan: Ce n’est pas le K de le dire. C’est le D de le dire.
L’âne: Je n’y comprends rien.
Lacan: C’est bon signe.
L’âne: Comment sauriez-vous que je lui en veux ? Si du moins c’était le cas…
Lacan: Je ne savais pas que c’était le K jusqu’à ce que vous le Disiez. Qu’est-ce qui s’est passé ?
L’âne: Que voulez-vous qu’il se soit passé ?
Lacan: Que voulez-vous qu’il se soit passé ?
L’âne: Rien, je vous l’ai dit.
Lacan: Je suis tenu par le secret professionnel. Vous devez tout me dire. Il s’agit de dire tout, même et surtout ce qui est inconvenant.
L’âne: Je n’ai rien d’inconvenant à dire sur mon père. C’est un pauvre diable. Je trouve simplement qu’il aurait pu faire comme si j’existais, c’est tout.
Lacan: Vous lui en voulez ?
L’âne: Non.
Lacan: Vous avez le droit de haïr votre père.

L’âne baisse la tête.

L’âne: Quel piètre fils je fais.
Lacan: Nous sommes tous indignes de nos parents comme ils sont tous indignes de nous.
L’âne: Suis-je un monstre pour cela ?
Lacan: Nous sommes tous des monstres.
L’âne: Oui mais moi, je suis pire. J’en veux à mon père et à ma mère. Ils m’ont tout donné et à mon âge j’en suis encore à les admi… à les critiquer.
Lacan: À les admirer.
L’âne: À les critiquer.
Lacan: C’est vous qui l’avez dit.
L’âne: Vous pensez que c’est parce que je les admire que je suis bloqué ? Et que je n’ai que ce que je mérite ?
Lacan: Encore faudrait-il savoir exactement pourquoi vous l’avez mérité. Vous avez réussi à faire un lien entre votre mère et l’eau. Essayez de faire le lien entre votre père et cette avoine que vous croyez voir.
L’âne: Je ne vois pas le lien.
Lacan: C’est bon signe également.
L’âne: Je ne vois pas ce qui est bon signe.
Lacan: Ne pas le voir est aussi un signe. Vous avez toute la semaine pour réfléchir. Nous nous voyons samedi à la même heure, au même endroit.
L’âne: Samedi prochain, je serai mort. Je vais mourir de soif et de faim (ou de faim et de soif), avant la séance.
Lacan, avec un sourire complice: Pourquoi pas après ? — Allez, je vous vois la semaine prochaine. Nous resterons sur ce « mérite » et sur cette question : « Pourquoi vous l’avez mérité ? »
L’âne: Est-ce que je me sentirai mieux ensuite ?
Lacan: C’est une cure de psychanalyse, pas une injection de morphine. Je vous ai laissé parler en toute liberté, ce qui vous a permis de commencer un travail sur vous. Je crois que nous avons suffisamment détourné le problème. Le problème central est secondaire. Il faut toujours creuser pour créer d’autres problèmes, plus anodins mais plus difficiles à résoudre, car ils détiennent la clef du D de le dire. Je pense où je ne suis pas. Ce paradoxe recèle une telle puissance structuraliste que son illustration réductionniste, soit la signification de la répétition suspecte de la lettre « r » dans le mot arbre, dont on ne parle pas assez, contient la potentialité de donner une issue à la quasi-totalité des névroses de blocage.
L’âne: Ce que ces choses-là sont bien dites ! Cependant je n’ai rien compris. Je suppose que c’est bon signe.
Lacan: Bien sûr ! Je vous conseille de réfléchir sérieusement sur la succession symétrique des voyelles de ce mot : « mérité ». C’est un palindrome.
L’âne: D’accord. Je vous remercie, Monsieur. Au revoir.
Lacan, d’une voix chargée de sous-entendus: À la semaine prochaine !…

Lacan s’en va.

 

 Scène 2


 L’Âne souffre horriblement. Il se tient toujours immobile, mais cette fois en haletant de douleur. Un Chien de Diogène l’aperçoit au loin et s’approche.

Le chien: Hé, l’âne ! Ça va ?
L’âne: Non…
Le chien: Qu’est-ce que tu fais ?
L’âne: Je ne sais pas. Je réfléchis. Je ne sais pas.
Le chien: Tu as l’air hypnotisé.
L’âne: J’ai l’air hypnotisé.
Le chien: À quoi tu réfléchis ?
L’âne: Je vois quelqu’un.
Le chien: Où ça ?
L’âne: Je ne sais pas.
Le chien: Comment ça ?
L’âne: Il dit de réfléchir à « mérité » et de trouver pourquoi.
Le chien: Je ne comprends pas.
L’âne: C’est normal. C’est un psychanalyste.
Le chien: Ah, tu es en cure de psychanalyse ?
L’âne: Oui.
Le chien: Et tu vas mieux ?
L’âne: C’est encore trop tôt pour le dire. Ce n’est pas une injection de morphine.
Le chien: Mais on ne peut pas te laisser comme ça ! Tu me fais mal rien que de te regarder !
L’âne: Je ne supporte pas qu’on me regarde.
Le chien: Pourquoi tu ne me regardes pas ?
L’âne: Je suis hypnotisé.
Le chien: Par le seau d’eau ?
L’âne: Comment ça ? Qu’est-ce que tu racontes ? Tu veux dire que tu le vois, toi aussi ?
Le chien: Bien sûr !
L’âne: Le psychanalyste a dit que c’était une représentation, un fantasme !…
Le chien: Non, c’est bien un seau d’eau.
L’âne: En fait, je suis hypnotisé par le seau d’eau et le picotin d’avoine en même temps. Tu le vois aussi, le picotin d’avoine ?
Le chien: Oui.
L’âne: Eh bien, figure-toi que je meurs de soif et de faim en même temps, ou de faim et de soif en même temps. Je pourrais manger et boire, ou boire et manger, mais il faut choisir.
Le chien: Eh bien, commence par l’un des deux.
L’âne: Évidemment, mais par lequel commencer ? Ils sont à égale distance. J’ai aussi faim que soif et/ou aussi soif que faim. Je ne peux pas choisir. Je vais mourir. De faim et de soif, exactement en même temps. Je sens la mort approcher et je n’y peux rien. Je suis bloqué.
Le chien: Choisis l’eau.
L’âne: Pourquoi ?
Le chien: Parce qu’elle est plus près !

Le chien va pour saisir l’anse du seau d’eau par la gueule et l’apporte près de l’âne. Celui-ci se jette dessus et commence à boire goulûment.

 L’âne: Mon Dieu !

Il s’avance vers le picotin d’avoine, commence à le dévorer et tousse.

 Le chien: Mange lentement, tu vas t’étouffer…
L’âne: Oui, c’est vrai, il faut bien mâcher.

L’âne se met à manger plus sagement. Une fois l’avoine avalée, il finit le seau d’eau. Il respire, s’agrigole, bragoulote et regarde le chien. Il éclate en sanglots puis sourit.

L’âne: Ce que ça fait du bien ! Tu ne peux pas savoir ce que c’est que d’avoir si faim et si soif. J’ai été bien bête. Ce n’est pas étonnant que les gens me considèrent comme un âne. La prochaine fois, je m’avancerai vers le seau d’eau sans autre considération. Ainsi la distance entre moi et le seau sera moindre que celle entre moi et l’avoine, et je me mettrai à boire ! Ensuite, comme je n’aurai plus soif mais faim, je mangerai l’avoine et je serai rassasié. Je serai donc sauvé. Merci, gentil chien !
Le chien: Avec plaisir !
L’âne: Est-ce que je peux te montrer un magnifique point de vue d’où on voit une montagne ? Il y a un ruisseau qui fait un coude juste à côté !
Le chien: Avec joie !

Ils s’éloignent en devisant. Si tu deviens fou, croise un bon chien.

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Audrey – L’ours, la grenouille, la puce et l’étoile – 54 mars

De l’ours sort la grenouille
De la grenouille sort la puce
De la puce sort l’étoile,
Si grande l’étoile
Qu’elle fait briller tous les astres.

L’étoile éclaire la puce
Et la puce sourit.
Elle se tourne vers la grenouille
Et la grenouille sourit,
Puis elle lève la tête vers l’ours,
Et l’ours sourit.
Il se tourne vers l’étoile,
Et l’étoile luit.

L’ours dit à la grenouille:
« Dans ma fourrure je te fais une place »
Et la grenouille se sent bien.
Elle se penche vers la puce et luit dit:
 » Sur mon dos tu peux toujours te poser »
Et la puce se sent bien.
La puce s’adresse à l’étoile:
« Tu es si grande, mais je suis là pour toi »
Et l’étoile s’enhardit.

Elle brille si intensément
Qu’elle éclaire les coeurs
Déjà bien éveillés
Des fiers compagnons.

Et dans leur nouvelle chaleur,
L’ours, la grenouille et la puce,
Se mettent à chanter…

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