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Nathanaël Frérot – De nuit se redresser – 45 Mars

« – Bien sûr que la lutte des classes existe, et c’est la mienne, celle des possédants, qui mène la lutte. Et nous sommes en train de la gagner » Warren Buffet.

« – La première manche Warren, juste la première manche … » Nathanaël Frérot.

Déjà le 34 mars
Ça fait quatre jours
et bientôt quatre nuits donc
Que je suis fiévreusement les événements à Place de République – Paris – France.
La Nuit Debout

Alors ouais on sait pas encore ce que c’est

Ne pas rentrer chez soi une millième fois après une millième manife
Se dire bon bah salut à plus l’air un peu désolé
avec en soi dans la gorge l’habitude du goût de l’inachevé
Plutôt rester
Plutôt parler
C’est peut-être juste ça et c’est déjà beaucoup

Ouais ok il y a probablement des jongleurs en sarouel
des street-artistes fatigants
à te regarder l’air touché par la grâce après avoir commis un truc moche par terre
ou pire, d’autres qui tapent sur des djembés et ça leur va bien, mais que à eux.

Mais des gens sont là. Sous la pluie.
à croire en quelque chose
Depuis combien de temps c’était pas arrivé ?

Alors ouais mais on sait pas trop. Ils sont pas super nombreux et puis d’abord c’est qui.
Je demande: depuis combien de temps c’était pas arrivé ?
Attends mais t’es qui pour demander ça ?

Je suis quelqu’un qui juste espère
ne plus dormir seul avec les fantômes de ses renoncements,

ne plus se réveiller cerné par les petites lâchetés concédées aux principes dits de réalité.
On peut pas toujours regarder le temps grignoter ses convictions
Ni trouver de bonnes excuses pour s’y habituer
On peut pas toujours espérer que quelque chose arrive
dire c’est quand que
et ne pas essayer
même essayer de se tromper

Mai 68 ça a fait plein de jolies photos et aussi beaucoup de quinquagénaires grassement convertis au libéralisme
Pourtant en photo ça avait l’air bien,
Je frémis de voir Jean-Luc Godard en noir et blanc proférant des trucs géniaux,  de savoir Chris Marker filmant la rue et Guy Debord agitant l’agitation. Jubilatoire.
Essayer de changer le monde, est-ce qu’il existe un truc plus amusant à faire des courtes années de nos vies ?
Je suis quelqu’un qui s’émeut de regarder des images seventies de Michel Foucault fumant dans des amphis occupés
En crevant d’envie de vivre ça
Et moi j’y ai renoncé avant de l’avoir vécu

Pourtant ma génération a abrogé le CIP.
J’étais dans la rue tout un hiver pour congédier Alain Juppé.
L’enfant de 10 ans avait cru en 1989 que les gentils avaient gagné pour toujours, les gens cassaient des murs dans la télé grésillante et même s’ils avaient des coiffures bizarres ça faisait rêver.
Il n’y aurait plus de murs.
Nan mais là tu vois on était bien.

On peut pas réclamer sa part d’histoire
rêver romantique à des engagements, des Guerres d’Espagne
et regarder passer le train de l’histoire
ne jamais oser monter dedans parce qu’on sait pas trop où il nous emmènera
Et si c’était maintenant ?
On peut pas ne pas essayer ? Si ?

L’Europe promettait qu’on allait être tous copains
on vous vend des rollmops et du pecorino pour fraterniser avec les danois, communier avec les italiens.
On trouvait l’entourloupe un peu visible mais on se disait pourquoi pas faut bien un début.
On avait confiance.
On a grandi comme ça,
tout irait toujours bien, on mangerait des rollmops et sinon on descendrait dans la rue, ça marchait, c’était vivant.

On ne parlerait plus de Lutte des classes, ça ferait has-been
La chute du bloc de l’Est avait discrédité Marx et tu vois bien même les prolos faisaient un bras d’honneur à leurs dictatures poussiéreuses et rêvaient de crédits-conso.
Tous ensemble dans la même classe et on chahute si on veut

Je peux pas devenir un ancien combattant des luttes que je n’ai même pas menées.
Je peux plus accepter cet horizon unique dont l’époque, campée dans son cynisme, nous vend 50 nuances.
Je peux plus inventer seul l’iconographie pop de mon engagement au conditionnel
Je frémis lorsque Frédéric Lordon prend la parole dans un amphi plein à craquer
Et vient la nuit, parler encore.
J’ai envie de croire que le train repasse
Que c’est celui-ci qu’on ne peut plus rater
qu’on y monte il est grand temps.
On verra la destination, peut-être qu’il faut essayer et c’est certainement maintenant.

D’accord on a pris un parpaing sur la tête le 21 avril
On a cru à l’accident bête
Désolé j’étais rentré faire une petite sieste. La panne de réveil quoi.
Ça continuait à avoir l’air douillet, tiens goûte-moi ce pécorino tu veux un rollmops ?
Les règles du jeu avaient changé mais ça luttait encore dans la classe, juste ça s’appelait plus comme ça et ça n’avait toujours pas de nom
On était sonné. On a pas vu.
Nous continuions à nous préparer à changer le monde
On lisait des bouquins, on sortait, on voyait des spectacles, des expos des concerts et des films, on se marrait.
Au pire nous irions dans la rue.

Je ne peux plus regarder l’ascension de Podemos en disant mais pourquoi on a pas ça en France
et ne pas m’autoriser à croire aux nuits debout
Saisir l’espoir de faire quelque chose
Se permettre de rêver et on s’en fout si c’est naïf, au contraire

Je suis entré dans une profonde tristesse en 2003.
L’effondrement.
Des mois de lutte pour la sauvegarde du régime de l’intermittence, la clef de voûte de la création culturelle en France.
L’échec, hurler dans le désert, se protéger du mépris, se faire arrêter, insulter, être obligé de rentrer dans des débats juridiques et techniques. Le piège.
Pour la première fois je perdais un combat.
Et pas des moindres. La culture : la conscience partagée d’un progrès possible.
Beaucoup de choses en moi sont mortes cet été-là.
Le monde tel que j’avais cru le comprendre s’écroulait et emportait avec lui de ma naïveté, de mes illusions, de mes espoirs.
Je suis rentré dans une stase profonde côté engagement
Je ne serais plus assez fort, ça me ferait trop mal.
Je regardais, toujours concerné, aguerri à décrypter les logiques.
Mais sortir du bois pour me faire vomir dessus non merci je suis pas de taille,
j’ai mieux à faire même.

Debout, agrippé au lieu qui fait sens.
La place de La République.
Celle qui guidait le peuple.
Celle qui hier a rassemblé nos chagrins et reçu les larmes que la mort des proches faisait couler.
Les proches, des hommes et des femmes assassiné-e-s au nom du fanatisme religieux dont on pensait que le progrès social nous avait enfin débarrassé.
La République aux pieds de qui quelques-unes de nos illusions furent inhumées.

Celle qui hier concentrait les hébétudes, unissait nos humanités endeuillées, assommées, qui ne pourraient désormais plus se contenter de ce monde incompréhensible, sur lequel personne ne semblait plus pouvoir trouver prise.

C’est là qu’il faut être, je crois.
Retrouver les prises, les appuis, l’élan. Se remettre à l’endroit.
Faire des gâteaux et du café aussi.
Reprendre le monde puisqu’il paraît qu’il est à nous.
Être là, la nuit, debout.

Pendant que mon espoir hibernait, il y a eu le quinquennat de Nicolas Sarkozy.
Il y avait trop à dire pour parvenir à parler, ça allait trop vite.
C’était le bordel, la cacophonie dans la morgue.
Essayer un peu de ranger la morgue était tout à fait vain.

Et puis les thématiques et les idées de l’extrême droite ont saturé les canaux, reprises et commentées en temps réel par tous, décorées, recyclées,  polies, y compris pour les combattre.
Écoeurement. Qu’est ce qu’on foutait là ?
ll n’y eut plus d’idées
Juste des chiffres qui ne correspondaient à rien qu’on nous invitait à apprécier, assaisonnés de raccourcis, de sophismes et de plans com qui changeaient au gré des saisons.

Traverser cette époque fut extrêmement éprouvant.
Quiconque voulut faire preuve d’intelligence, ou d’humanisme, se trouva disqualifié, moqué, transformé en paillasson sur lequel essuyer un élément de langage imparable.
Nous étions spectateurs et figurants paillasson à la fois.
Nous rêvions juste de ne pas nous y habituer
Nous nous convainquions que ça ne durerait pas trop longtemps

Mais c’était la crise. Le taux de croissance est faible. Je suis pas fort en maths hein, mais je crois que 1% de croissance par an, ça veut dire que chaque année le pays est plus riche que l’année précédente.
Et puis c’est exponentiel, 1% de 100% c’est 1, donc ça fait 101.
L’année d’après 1% de 101 c’est 1,01 donc ça fait 102,01. Et ainsi de suite.
Le problème n’est donc pas de créer des richesses mais de les répartir.
Je crois qu’un enfant saisit ça beaucoup mieux qu’un adulte.
Un enfant on l’autorise encore à être naïf.

Papa c’est quand qu’on change le monde ?
Si je n’ai pas encore eu d’enfant c’est peut-être parce que j’ai bien trop peur qu’un jour il ou elle me pose cette question.
Et les réponses qui me viendraient me font un peu honte.
De cette peur là je voudrais me délester.

Puis François Hollande est arrivé.
Et avec lui cette gauche dont on ose espérer beaucoup
Si ce n’est que ça ne soit pas plus pire.
Voire, rêvons, d’améliorer un peu, de ranger un peu la morgue.
On a découvert que cette gauche avait vraiment renoncé à changer le monde, même un peu, même à la marge.
Et on se retrouve stupéfait de constater que même elle l’empire, par cynisme, par incompétence, par faiblesse intellectuelle,  par carriérisme, ambition, par accident même pourquoi pas, mais on comprend toujours pas ce qui se passe.

Dans 1984 la devise que Georges Orwell invente à son régime totalitaire est « La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force»

Et voilà qu’on pourrait y ajouter « Le licenciement c’est l’emploi »

On aurait pas imaginé que le coup vienne de là.
De François Hollande, de Manuel Valls, de Myriam El Khomri, appuyés par l’exécutif, par les députés et l’appareil du Parti Socialiste.

C’est peut-être le coup de trop.
Peut-être que le mépris est allé un peu trop loin.
Peut-être que Warren Buffet en train de gagner la Lutte des classes a poussé un peu le bouchon, un excès de confiance.
Et peut-être que ça ne marchera pas.
Qu’on a enfin droit à la revanche de nos défaites accumulées, personnelles et collectives

Peut-être qu’ils se sont trop moqués
Qu’ils ont épuisé la bienveillance et le courage qu’on avait à toujours leur chercher des excuses
Peut-être qu’ils n’ont juste plus d’excuses.

Peut-être c’est maintenant que je sors de ma stase politique
Que je n’ai plus peur de rêver
Que j’affirme avoir le droit d’être naïf
Que je ne peux plus ne pas essayer que je ne peux plus ne pas y croire
Qu’il faut essayer et que ça pourrait être là, aujourd’hui

Essayer, ensemble, debout dans notre nuit.
Depuis combien de temps un évènement pareil n’était pas arrivé ?
Je demande
Tant de mots lancés
Avec de l’envie de construire, d’inventer,
de frotter les intelligences et les humanités les unes aux autres ?
T’imagines, une agora à ciel ouvert
où l’on dit autre chose que de l’accablement, que du renoncement, que de l’exclusion,
Pour une fois on a le droit de parler de politique sans devoir commenter les horreurs de l’extrême-droite ?
Sans mensonge ni calculs personnels
J’en étais venu à ne plus oser l’espérer.
Combien étions-nous à presque avoir honte, à enfouir dans le secret de nos âmes des idées un peu naïves, un peu égalitaires, progressistes.

Je voudrais raconter à mon enfant ces moments.
Où le train est arrivé, où l’on est montés dedans.
Où on a pris le monde et plutôt que de tanguer dessus n’importe comment on l’a remis dans le bon sens. Et on avait plus la nausée
Rigoler en imaginant que Warren Buffet, beau joueur, écrirait « La lutte des classes existe et c’est ma classe, celle des possédants qui l’a perdue »
Ce moment qui avait commencé sous la pluie, avec des cafés, des gâteaux, des paroles.
Ce moment de nuit. Debout.
Le moment où l’on s’est redressés.
Quand on s’est mis debout et qu’on a sorti le monde de sa nuit.


Ce texte est paru à l’origine sur le blog Alors nous émettons

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Philippe – Le trente-six mars – 36 Mars


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Autour de moi les paroles se forment – 46 Mars

Autour de moi les paroles se forment :
Petits cercles, grands cercles,
Microphones et mains en porte-voix.
Paroles qui militent, paroles qui expliquent,
Démontrent, questionnent, affirment,
Applaudissent, chantent, crient, dansent.

La Parole a envahit la Place.
L’humain se charge de ce qu’il est le seul à savoir faire:
Etre en conversation avec ses semblables.
Il converse. Elle converse.
Conservons tout cela.

Moi, au coeur et à l’écart du brouhaha, dans un frais silence,
Je me pose la question de la poésie et de son existence.

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Commission poésie – Démocratie, démocrasseux – 46 Mars

[texte collectif]

Démocratie, démocrasseux,
Démocratie contre des mots crasseux,
Des mots sans vie ça se reprend et
Ca se gagne et se répand,
Ca se prend et se répand,

Des mots crasseux encrassent l’esprit
Eclipsent les yeux…
Une langue d’élite
Que des lents gueux délitent,
Volupté.

Ce vent du seuil
S’empiffre sans distinction
De la sècheresse puante
De l’esprit vorace…

Créative debout,
Poésie en lutte,
Des nuits debout.

 

 

 


Source de l’image Reflets.info.

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Darya – Où vas-tu donc ce soir ? – 46 Mars

« Où vas-tu donc ce soir ? » , je sors danser un peu ;
N’entends-tu pas les fleurs, elles chantent pour les hommes
Des airs gais des airs doux et leurs disent : Venez là,
Petits et grands soldats, petites et grandes guerrières,

Venez les pécheresses et les filles de prêtres,
Venez fils du bitume et enfants des palais,
Venez danser ce soir, venez nous saluer
« Par tôt et reviens vite », qui te dit que je rentre ?

Qui te dit que ce soir nous n’allons pas rester,
À compter les étoiles à dessiner des fées,
À inventer un monde et puis à l’effacer,
Qui pourra bien nous dire quand il faudra rentrer,

« Alors tu n’reviens plus ? » , je reviendrais un jour ;
Quand la terre que l’on foule ne sera plus béton,
Quand tout ce qu’on touchera sera fait de blé blond,
Quand les géants de sables ne pourrons plus hurler,

Peut-être ce jour là, peut-être je reviendrais.

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